samedi 19 novembre 2016

Serge Toubiana : Les fantômes du souvenir

C’est avec beaucoup de passion et d’émotion que j’ai lu le livre de Serge Toubiana Les fantômes du souvenir. Et quel livre ! Non seulement le célèbre journaliste et critique nous confie son parcours de vie et de cinéma mais il nous livre aussi dans les détails cette aventure méconnue du grand public que fut l’évolution des Cahiers du Cinéma de 1973 à 2005, décennies pendant lesquelles il y occupa le poste de rédacteur en chef. De la même manière il nous relate sa passionnante expérience à la direction de la Cinémathèque française de 2003 à 2015, période pendant lesquelles le public assista à de mémorables expositions comme celle consacrée à François Truffaut ou aux photographies de Dennis Hopper. Nul ne peut se représenter pareil investissement, Serge Toubiana naviguant avec maestria entre querelles des « anciens » et des « modernes » au moment où l’Etat pris part dans la sauvegarde de l’institution pour déménager les locaux du Palais de Chaillot à l’ancien American Center de Frank Gehry rue de Bercy On n’imagine pas l’ampleur de la tâche ni tout ce qu’il fallait comme énergie pour réussir dans cette entreprise de restructuration de l’une des plus grandes bases de données mondiales sur le septième art. Avec l’auteur de ce livre le cinéma continue de vivre dans ses couloirs, ses labyrinthes, ses sous-sols, ses armoires où se conservent les films, nous ne voyons en général que la partie immergée de l’iceberg. Henri Langlois serait certainement très heureux de voir quel gigantesque travail a été accompli depuis sa disparition.


L’auteur raconte également durant son enfance à Sousse en Tunisie sa première vision d’un film à l’âge de sept ans, en l’occurrence La strada de Federico Fellini, oeuvre désespérée qui le mortifia au point de ne pas oser revoir le film pendant des années. Pour un peu Serge Toubiana serait presque passé à côté du cinéma. Mais il semble qu’une force obscure l’en ait empêché puisque qu’il parvint à transcender ce souvenir, défiant la barrière du temps jusqu’à redécouvrir un jour le film à sa juste valeur. Les films nous marquent parce que nous y percevons les reflets du monde même si nous ne sommes pas toujours prêts à traverser l’écran comme dans La rose pourpre du Caire.
  
La strada (Federico Fellini, 1957)

Ce livre me fait penser aux Films de ma vie de François Truffaut. J’y retrouve un même goût pour rendre hommage aux plus grands à travers un choix judicieux d’œuvres et d’auteurs que l’on pourrait consulter pour une cinémathèque idéale à l’usage de chacun d’entre nous. On comprend aussi l’impact qu’a pu avoir sur l’auteur un film comme Pierrot le fou de Jean-Luc Godard qui pourrait être le film des films (en référence à la formule de Truffaut à propos de Citizen Kane) pour toute la génération qui suivit.
Et puis cet ouvrage qui se lit comme un roman parle aussi d’éclectisme. L’on y rend aussi bien hommage à Agnès Varda qu’à Darry Cowl ou à Clint Eastwood et c’est là toute la générosité de Serge Toubiana qui s’adresse au plus grand nombre. Cela me rappelle cette image de Varda montant les marches de Cannes au bras de John Woo et disant: « C’est ça le cinéma ».
Beaucoup de passages émouvants, notamment la dispersion des cendres des parents de l’auteur, pages tournées d’une vie qui nous touche au plus profond de l’âme, ainsi que les derniers moments de Maurice Pialat qui sont bouleversants. Le passage où le narrateur en compagnie du réalisateur de Van Gogh et de sa femme sont rassemblés en un instant de fusion il me semblait le vivre en même temps.
Et puis il y a aussi cet épisode incroyable qui nous est offert avec Clint Eastwood chez lui en Californie à l’occasion d’un numéro spécial des Cahiers du Cinéma.  C’est comme si nous étions dans une sorte de rêve, arrêtés un instant devant une vitrine de jouets lors du tournage de Space cow-boys. Qui n’aurait pas adoré vivre ces deux jours là ! On peut dire qu’à présent nous aussi l’avons vécu.


Je crois que je n’aurais pas été la même personne, le même cinéaste, le même cinéphile, si je n’avais pas eu comme repères au cours de ma vie le fameux numéro 300 des Cahiers mis en page par Godard, celui des Yeux verts par Marguerite Duras, le numéro 500 par Martin Scorsese ou le spécial Made in Hong-Kong paru dans les années 80 et qui rendait compte bien avant l’heure des états du cinéma chinois ; sans parler des nombreux articles écrits par Serge Toubiana, Serge Daney et tous leurs collaborateurs qui m’ont fait aimer et découvrir un cinéma extraordinaire dont d’autres revues ne parlaient pas forcément. Et puis je saisis désormais mieux encore la Cinémathèque où je sens que je retournerai avec un œil neuf. Un livre indispensable pour tout amateur de cinéma qui nous plonge au pays de l’ombre et de la lumière.

 

Serge Toubiana Les fantômes du souvenir , 2016 ed. Grasset 

lundi 10 octobre 2016

Pierre Tchernia, un goût de l'enfance à jamais disparu


Sorti de L'IDHEC, aujourd'hui la FEMIS, dans la même promotion que Claude Sautet, Pierre Tchernia qui disparaît aujourd’hui, fut l'un des pionniers de la télévision française où il présenta le journal dès 1949. « J’appartiens à cette génération qui a fait de la télévision parce que le cinéma ne nous ouvrait pas ses portes. Et en faisant de la télévision, nous ne savions pas que nous allions faire du mal à ce cinéma que nous aimions tant » Grand cinéphile et concepteur de nombre d'émissions sur le cinéma, Pierre Tchernia fut également acteur, scénariste et réalisateur d'une dizaine de films et téléfilms dont le célèbre Viager en 1971.
 
Enfant je regardais avec passion l’émission « Monsieur Cinéma » tout en notant les questions et les réponses : « Un film de John Ford dans lequel John Wayne jouait le rôle de ‘Ringo Kid’ aux côtés de Claire Trevor…» Tic, tic, tic… « La chevauchée fantastique ! » Je n’avais encore jamais vu ce film et découvrais ainsi l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma. Et puis ça se corsait. On était parvenu à la 9ème ou 10ème question et le stress montait chez les candidats : « Un film de Kon Ichikawa en 1958 avec Rentaro Mikuni et Shoji Yasui… » Tic, tic, tic...Celui qui répondait La harpe de Birmanie pouvait repartir en 10e semaine avec 50.000 francs et plein de places de ciné.

Adolescent, en connaissant déjà un rayon, je réussis à convaincre mes parents de me présenter aux éliminatoires de l’émission. Arrivé dans les studios de la rue Cognac-Jay, je suivis un parcours fléché qui menait vers les sous-sols. Du haut de ses 1m90, Pierre Tchernia me reçut, un questionnaire à la main : « Allez vous asseoir là-bas avec les autres ! ». J’avais l’impression de passer le B.E.P.C du cinéma. Les questions étaient pour le moins ardues. Rien de vraiment facile et rien sur Steven Spielberg et George Lucas. Le questionnaire était axé sur des acteurs et réalisateurs pour moi inconnus, de la période du muet en passant par le cinéma philippin. Sèche quasi-totale, je n’avais aucune chance. Pierre Tchernia passa parmi les rangs et se pencha un instant sur ma copie. J’avais l’impression d’être un gamin qui n’avait pas assez révisé. Surtout que les autres dans la salle, venant de tous les coins de France, avaient déjà répondu à tout ! Je rendis, honteux et confus ma copie à « Monsieur Cinéma » et jurai, un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.
Michel Serrault dans Le Viager (1971)

mercredi 28 septembre 2016

Curtis Hanson, dans la lignée du cinéma américain des années 50


Disparition de Curtis Hanson à l'âge de 71 ans, cinéaste inspiré qui s'était fait connaître avec Bad Influence et l'oppressant et hitchcockien La main sur le berceau. Egalement scénariste il avait collaboré avec Samuel Fuller sur Dressé pour tuer avant d’écrire Un homme parmi les loups pour Carol Ballard. Mais Hanson demeure surtout le réalisateur du remarquable L.A Confidential, adapté de James Ellroy avec Kevin Spacey, Russell Crowe et Kim Basinger qui obtint un Oscar pour son rôle. Des personnages complexes, une forme visuelle particulièrement aboutie et une maîtrise indéniable de la mise en scène.

Danny de Vito et Kevin Spacey, L.A Confidential (1997)
  
Il fit ses premiers pas de réalisateur avec des films de série B : Sweet Kill (1972) film d’épouvante sorti sous la bannière de Roger Corman, Evil Town (1977) film de zombies avec Dean Jagger et Robert Walker Jr, The little dragons (1980), édité également sous le titre Karaté Kids USA  et American Teenagers (1983) l’un des premiers films de Tom Cruise. Puis il donna son premier film important, Faux témoin (1987) dont il écrivit aussi le scénario et qui brodait une intrigue elle aussi hitchcockienne à partir d'un meurtre vu par une femme ne pouvant en témoigner au risque d’avouer ses infidélités conjugales. Elle transférait sa vision des faits chez un faux témoin qui n’était autre que son amant, bientôt suspecté lui-même par la police. Ce film méconnu et très maîtrisé dans la lignée de Fenêtre sur cour et de l’homme qui en savait trop surprend encore de par sa densité et son jeu d'acteurs malgré un final plus convenu. Isabelle Huppert est excellente en séductrice au jeu très inspiré par les personnages de Lauren Bacall dans les films de Howard Hawks.

Isabelle Huppert dans Faux témoin (1987)
  
Bad Influence (1990) cédait à quelques effets de mode mais la tension entre les deux personnages (James Spader était sous l’emprise d'un manipulateur criminel joué par Rob Lowe), l’atmosphère et le suspense très soutenus rappelaient les grandes heures du film noir. Il est intéressant de noter que le film dénonçait avant l'heure un goût pour la morbidité chez les jeunes générations à travers la technologie (piratage informatique, meurtres filmés en vidéo). Le climat envoûtant du film (écrit par David Koep, futur scénariste de Jurassic Park et de L'impasse), la musique de Trevor Jones et le travail sur la lumière en clair-obscur contribuant à faire gronder une sourde menace qui annonçait notre monde à venir.  

Bad Influence (1990)

La main sur le berceau (1992), son premier succès public, est tout aussi digne d’Hitchcock de par son habileté à tendre un écheveau redoutable à partir de détails infimes qui entraînent peu à peu le spectateur dans la paranoïa. Avec un suspense implacable reposant entièrement sur la suggestion, le film demeure encore aujourd’hui assez flippant, malgré quelques conventions dues à l’époque notamment dans l’exposition un peu lente des personnages. Rebecca de Mornay, particulièrement inquiétante, permet de vérifier une nouvelle fois le célèbre adage du vieil Hitch : « Plus le méchant est réussi et plus réussi est le film ».

Rebecca de Mornay dans La main sur le berceau (1992

 La rivière sauvage (1994) est un curieux film que l’on aurait pu voir dans les années 50, mélange d’aventures, de thriller et de comédie. Il reprend la même thématique que La main sur le berceau (l’intrusion d'un élément destructeur au coeur d’une famille) mais de façon moins convaincante à cause de ses hésitations entre plusieurs genres. Notons tout de même le rôle très inhabituel de Meryl Streep en pro du canyoning qui semble sortie tout droit d’un western avec Virginia Mayo ainsi que l'excellent Kevin Bacon en pervers cynique qui contribue en grande partie à la réussite du film. 

 Meryl Streep dans La rivière sauvage (1994)

Je ne m’étendrais pas ici sur l’incontestable chef d’œuvre de Curtis Hanson L.A Confidential (1997), l’un des meilleurs films noirs de ces 30 dernières années. Eblouissant de par son casting et sa maîtrise du récit, le film offre une minutieuse reconstitution du Los Angeles des années 50, à travers notamment la splendide photo de Dante Spinotti. La violence, souvent présente chez Hanson, n'est jamais gratuite. Elle est l'expression d'une société en décrépitude où des personnages en proie à leurs démons exécutent de redoutables plongées au coeur de leur âme noire. Qu'il s'agisse de corruption dans L.A Confidential, de misère sociale après la désertification industrielle de Detroit dans le très beau 8 mile, ou d’une quête de l’identité dans Wonder boys, c'est une face sombre de l'Amérique qui nous est montrée, phénomène assez rare dans le système hollywoodien.

Kim Basinger dans 8 mile (2002)

Wonder boys (2000) rappelle par certains côtés Will hunting, avec un Michael Douglas poignant en écrivain-professeur désabusé. Une grande partie du film repose sur les silences, les non-dits entre les personnages de Douglas, du jeune Tobey Maguire, troublant de vérité, et de Frances McDormand qui offre un contrepoids féminin tout en force et en subtilité.  Les acteurs étaient toujours dirigés de main de maître. Dans 8 mile (2002) Kim Basinger est bouleversante en mère alcoolique et il faut revoir aussi le formidable duo Toni Colette-Cameron Diaz en soeurs qui se déchirent dans le très sous-estimé In Her Shoes (2005) qui figure parmi les plus belles réussites de Curtis Hanson.

Michael Douglas, Tobey Maguire dans Wonder boys (2000)

vendredi 15 juillet 2016

Du sang sur la promenade


Des enfants morts, des bébés écrasés, des parents, des amis, des promeneurs tranquilles. Tous décimés soudainement, telles des victimes sur un marché de Bagdad. La guerre est là, oui il faut bien le dire, ce n'est plus « seulement » le lot de l'Irak ou de la Syrie. Le sang a coulé de nouveau sur notre pays et, si l'émotion est omniprésente, pas question non plus de céder à la terreur ni aux amalgames. Des simples d'esprit prônent la haine, se détestent tellement eux-mêmes qu'ils en viennent à haïr tout ce qui bouge, un bébé, un enfant, n'ayant même plus le droit de vivre. 
Une longue liste de morts va de nouveau s'afficher sur nos réseaux, ce ne sera sûrement pas la dernière. Faudra-t-il à présent vivre comme en Israël en état de guerre permanente ? Notre monde a basculé déjà depuis le 11 septembre 2001 pour s'enfoncer peu à peu dans un conflit sournois et sanglant qui a vu naître les évènements de Charlie Hebdo, du Bataclan, de Bruxelles, d'Orlando et d'ailleurs.
Nous sommes la cible. La mort rôde, attend chacun d'entre nous. Elle peut frapper n'importe où, n'importe quand, c'est la volonté des djihadistes. A qui la faute ? Qui doit-on incriminer ? Les gouvernements ? Les pouvoirs publics ? Les dérives du monde ? La présence française en Syrie ? L'Islamophobie ? Tout est bon à prendre, on fait feu de tout bois, tout est récupéré politiquement, les esprits s'enflamment et les extrêmes tranchent dans le tas.
Ce monde est fou, il n'a pas retenu les leçons du passé. Qui que nous soyons, meurtris dans nos chairs, nous sommes condamnés à un éveil permanent, le pays endormi des fées ayant disparu dans les ténèbres.
Nous sommes désormais en train de changer. Nous ne pouvons plus ignorer les massacres à l'étranger, si loin de chez nous qu'ils semblent à peine réels puisque l'horreur a pris racine dans nos contrées.
Triste monde, désolant, qui n'est pas sorti de sa barbarie ancestrale. L'humain a cru en un monde meilleur, à tort. La nuit sanglante du 14 juillet à Nice nous rappelle nos pires cauchemars, installant insidieusement au fond de nos âmes des chocs traumatiques qu'une vie entière ne suffira pas à effacer.


mardi 3 mai 2016

« Le fils de Saul » de Laszlo Nemes


Un film sur l’horreur des camps nazis annihilant toute fiction, une forme de cinéma vérité, la caméra suivant au plus près le visage d’un acteur en minimisant les arrières plans, légèrement floutés, suggérant plutôt que montrant. Une proposition de cinéma inédite, relatant en 1944 le quotidien d’un Sonderkommando (unité de travail composée de prisonniers juifs forcé de procéder au processus d’extermination de la solution finale) au coeur de l’inimaginable barbarie d’Auschwitz.
Hongrois réduit à l’état d’esclave, manœuvre déshumanisé de la machine de mort nazie l’ayant dépouillé de toute personnalité, Saul (Geza Rohring) est chargé de trier les vêtements des corps assassinés, de transporter les cadavres, d’en disperser les cendres et de nettoyer les chambres à gaz après les exécutions.  Tout ce que l’on comprend des abominations est suffisamment explicite pour que les cinéastes n’aient à les traduire en images au travers d’un voyeurisme indigne de l’Histoire et de la mémoire ; l’on comprend également le déroulement des opérations criminelles qui dépassent leur entendement de par la quasi seule présence du visage de Saul, témoin impuissant et épouvanté qui subit lui aussi les coups des bourreaux, une petite parcelle de sa conscience demeurant en éveil pour tenter d’échapper physiquement et psychologiquement à l’extermination.

Il faut comprendre que l’abattoir humain de la Shoah fut l’unique cas dans l’Histoire d’un génocide programmé, organisé et administré tel un gigantesque réseau industriel dont l’horreur du mécanisme, on le sait maintenant, alla jusqu’au recyclage des peaux et cheveux des victimes qui servirent notamment à fabriquer des abat-jour et des matelas.
C’est d’abattage humain devenu banalité quotidienne dont le film parle, à travers la souffrance d’un homme qui croit reconnaître en un enfant massacré son fils et qui tente d’en préserver la dépouille ; mais c’est aussi de tous les déportés et du traumatisme d’un peuple à laquelle l’œuvre fait référence. Laszlo Nemes, dont une partie de la famille a été assassinée à Auschwitz, est parti du manuscrit des Sonderkommandos de Birkenau, Des voix sous la cendre. Si le film est à voir c’est non seulement pour mieux comprendre le déroulement des faits mais aussi parce qu’il en est une sorte de traducteur, pesant ses mots et ses images et évitant tout écueil d’une banalisation de la représentation. L’acteur Geza Rohring atteint ici un sommet d’intériorité rarement vu à l’écran. On peut à peine parler de travail d’acteur mais plutôt d’une tentative de perception, d’une retranscription de témoignage, sans pathos ni approche fictionnelle. Au cœur du charnier, Saul, en explorant les recoins de par son unique regard, nous le donne davantage à voir et à entendre que n’importe quelle image, n’importe quel son, n’importe quelle représentation dénuée de réflexion et de sens. Le fils de Saul est un événement parce qu’il propose une vision reformulée de la réalité de la Shoah en la suggérant de l’intérieur.

samedi 23 avril 2016

La baie des anges de Jacques Demy : du noir et du blanc


La baie des anges (1962) de Jacques Demy, dans une belle copie restaurée au noir et blanc dense et clair comme la lumière du Sud. Dès le générique on est emporté par un travelling qui nous éloigne à grande vitesse de la baie de Nice, comme le feront plus tard les deux héros que sont Jean et Jacqueline, interprétés par Claude Mann et Jeanne Moreau. Un film à l’envers, tel un flashback fulgurant, un rêve à jamais perdu, brisant les règles de l’art. On est presque dans du Flaubert où les sentiments virevoltent de l’aube au crépuscule, en danse décadente, sur le fil du temps présent. On joue, on perd, l’instant d’après l'on gagne, le mouvement de la vie nous emporte, tourbillonnant, dans une sorte d’ivresse. Ici le jeu est davantage que les chiffres de la roulette. Il est ce mouvement qui, au fil des casinos et des tables, retombe, s’étiole puis repart vers une nouvelle envolée au moment où l’on n'y croyait plus. Amour perdu, retrouvé, éphémère.


Le film est en tout point une réussite, l’une de celles que la Nouvelle Vague française a magistralement opérée au début des années 60. Années bénies, de lumière, de liberté, d’innocence, à jamais éteintes, seulement rallumées par la magie de la pellicule, proustienne, défilant sous nos yeux hagards ou éblouis. Un film d’une jeunesse incroyable, tellement audacieux, au détriment des conventions et avec cette légèreté empreinte de gravité qu’on retrouve chez des cinéastes comme Michel Deville ou chez les italiens, Dino Risi, Pietro Germi... Sous le vernis des voitures décapotables, des robes du soir et des palmiers au vent des croisettes, c’est de l’absurdité des existences dont Jacques Demy nous parle. « Que l’on soit à Paris ou ici qu’importe après tout… Il faut bien être quelque part » nous dit Jacqueline-Jeanne Moreau en blonde, tailleur blanc, fumant des Lucky Strike. Un film où le temps passe, à la recherche du bonheur, fuyant comme la vague, inaccessible peut-être, si peu que l’on décide d’échapper à de mornes existences. Un film libre, féminin, fait de noir et de blanc, quête d'absolu toute en désespérance sur le fil des possibles.

vendredi 1 avril 2016

« 24 jours» d'Alexandre Arcady, film méconnu et sous-estimé



24 jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi d'Alexandre Arcady, actuellement diffusé sur Ciné +, est l'un des films importants du cinéma français de ces dernières années, injustement boudé par la public et décrié, voire méprisé par une partie de la critique lors de sa sortie en 2014. Rappelons que le film relate l'enlèvement, la torture et l'exécution à Paris en 2006 du jeune Ilan Halimi par Youssouf Fofana et ses 29 complices surnommés « le gang des barbares », rançonnant des juifs. De façon précise et authentique le film nous plonge au coeur de la terrifiante affaire qui secoua le pays et remonta dans les plus hautes sphères de l'Etat, faisant apparaître le regain d'un antisémitisme qu'on croyait évaporé. D'abord qualifié de crime crapuleux, c'est sous la pression d'une partie de la population et surtout de Ruth Halimi, la mère d'Ilan, que le tabou finit par sauter à la figure des pouvoirs publics. Ruth Halimi, lors de son intervention à RTL, fut la première à alerter l'opinion : « Que ce soit clair, si mon fils n'avait pas été juif il n'aurait pas été assassiné. » 

Zabou Breitman et Pascal Elbé dans 24 jours 
 
Le film d'Alexandre Arcady n'a pas d'autre prétention que de décrire sobrement les tenants et aboutissements de cette affaire, avec une précision et une authenticité irréprochables. Utilisant le temps réel comme fil de narration, rien ne nous est épargné de l'effroyable événement qui mobilisa d'importants effectifs de police jusqu'à l'arrestation des membres du gang et à celle de Fofana en Côte d'Ivoire en mars 2006. Extradé par Laurent Gbagbo avant d'être rapatrié en France pour comparaitre devant la justice, le cerveau du gang, islamiste radical et antisémite convaincu, écopera de la prison à perpétuité assortie de 22 ans de sûreté. C'est davantage encore que la description des sévices subis par Ilan Halimi et du calvaire omniprésent vécu par sa famille que le réalisateur relate mais bien en premier lieu le tabou de l'antisémitisme. Sans état d'âme, Arcady aborde l'incompréhension qui réside durant l'enquête entre la famille Halimi et la police, au-delà des moyens mis en oeuvre par celle-ci, le crime antisémite n'étant pas accepté ni reconnu comme tel, voire passé sous silence. En ce sens le film prend une véritable valeur historique et sonne comme un cri d'alerte, ce à quoi le cinéma français ne nous a plus habitué depuis longtemps. Son engagement aussi courageux que sincère mérite une relecture pour ne pas dire une découverte pour le public grâce à son passage à la télévision, tout du moins cryptée pour l'instant. Il faut saluer l'interprétation sans failles des acteurs à commencer par Zabou Breitman, bouleversante d'un bout à l'autre, qui campe Ruth Halimi avec une puissance d'évocation et une vérité pour le moins saisissantes. Pascal Elbé dans le rôle du père d'Ilan est remarquable de concision tout comme Jacques Gamblin, Sylvie Testud et Eric Caravaca, en fonctionnaires de police aussi rigoureux que dépassés par les événements. 

Jacques Gamblin et Eric Caravaca dans 24 jours
 
Si le film relève de l'essentiel et, j'irais plus loin, devrait être montré dans les écoles, c'est parce que les faits qui y sont dénoncés ont pris valeur de symbole. Récemment Dieudonné appelait à la libération de Fofana et le bourreau lui-même se préparait de sa cellule à fêter le dixième anniversaire de la mort de sa victime. Il ne peut y avoir d'abandon des consciences ni de laisser-faire et le film participe largement de cet engagement.