mardi 12 décembre 2017

Les miroirs de l'âme


Les artistes sont aimés, j’en suis sûr, par une grande majorité de personnes mais ils sont aussi haïs, détestés et jalousés par beaucoup. Tandis que les artistes parlent au cœur et à l’âme, certains voudraient y voir plus de raison et de raisonnement que de fantaisie. La sortie de la norme est jugée par leurs détracteurs comme une atteinte au fonctionnement de la société, une injure à la bien-pensance et à la normalité. Et si les créateurs réussissent dans leur art, ce peut être pire. On va vouloir les juger sans savoir, faire des comptes d’apothicaires, maudire ce qu’ils gagnent en comparaison avec l’homme de la rue, même si c’est moins que lui, rejeter leurs déclarations en bloc, vomir sur leur art, cracher sur leurs croyances, étudier au microscope leur vie privée, leurs mœurs, leurs familles, ce qu’ils mangent, boivent et la façon dont ils s’habillent. Même après leur mort la méchanceté et l’insulte continueront de s’abattre sur leurs cercueils. Les rancuneux n’attendront alors qu’une occasion pour vouloir s’en prendre à leur héritage et à leurs biens qu’ils se chargeraient bien de dépouiller et de s’arracher si cela était possible, comme à une foire d’empoigne ou lors des jours de soldes.
Ce n’est pas le fil invisible qui relie l’artiste à son public qui est pris en compte mais l’indécent amour que les désabusés y voient, tout en s’épanchant sur la misère du monde pour laquelle ils ne lèveraient pas le petit doigt.
L’artiste a au moins cet élan du cœur qui peut soulager des maux, apportant ci et là quelque instant de répit auprès de ceux que la société a oublié. C’est dans cette communion que la détresse peut se transformer en espoir, afin de redonner force et courage à celles et ceux qui n’en ont parfois plus. C’est dans ce sourire et cette invitation à la vie, et peut-être dans une profonde compréhension de l’humain, qu’une œuvre peut alors prendre tout son sens. Une œuvre invisible pour certains à force de rationalité aveugle et d’incrédulité qui les entrainent inévitablement vers le dénigrement.
L’artiste fait vœu de sa vie, brûle de tous ses feux et sacrifie toute normalité pour aller à cette rencontre de l’autre. Il déploie ce qui lui reste de souffle pour traduire ce que cet autre vit et ressent dans sa chair, traversant parfois les siècles pour rencontrer un écho tardif. Les millions de livres qui nous entourent, les toiles exposées dans les musées ou perdues dans des caves, les sculptures, les films et les musiques sont le reflet de nos âmes. Ils agissent à notre insu comme une force bienfaitrice nous invitant à la compréhension du monde, créant des émotions nécessaires à leurs perceptions. Si nous ne pouvons voir ou entendre les signes d’une élévation et d’un rassemblement qui nous dépasse, les œuvres des artistes ont été créées pour nous en donner l’accès. C’est en caressant la sculpture, en observant le tableau ou en écoutant la symphonie que soudain tout prend corps, devient chargé de sens pour nous rappeler à notre condition d’humain. Durant les guerres combien de soldats ont chanté des mélodies pour se redonner courage et combien de fois nous-mêmes avons-nous ressenti cette émotion bienfaitrice provenant de films ou de morceaux de musique qui ont changé nos vies.
Remercions les artistes d’apporter du soulagement à la peine, de l’espoir dans les heures les plus sombres, de l’apaisement dans la souffrance.

lundi 11 décembre 2017

Kedi, des chats et des hommes (2017) de Ceyda Torun

Enfin un film qui réconcilie l’animal et l’être humain, qui nous parle de femmes et d’hommes se préoccupant de leur sort et dans lequel la caméra prend la place ici…des chats.
Le chat, animal doté de pouvoirs mystérieux qui a tenu déjà une importance de premier ordre au cours de l’Histoire. Chez les Egyptiens qui l’admiraient il était le symbole de la fécondité et de l’amour maternel. Le chat représentait également une image positive dans l’islam, Mahomet ayant été sauvé par lui de la morsure d’un serpent.

Kedi, des chats et des hommes

Ici, de la première à la dernière image, hommage est rendu au félin à travers un voyage insolite au cœur d’Istambul, ville dans laquelle le félin s’est progressivement installé depuis des siècles. A l’époque de l’empire Ottoman, les chats rendaient service aux navires marchands, chassant les rats qui se trouvaient à bord. Venus de partout en Europe et notamment de Norvège, les chats demeurés à quai après le départ des bateaux ont ainsi progressivement élu domicile dans la ville turque. Une ville peuplée de couleurs et de mystères dans laquelle le chat est devenu l’un de ses principaux citoyens, aimé et respecté. Istambul est une ville de chats. Ils y vivent en totale liberté et ce sont les habitants qui s’en occupent. Ils les soignent, les nourrissent et entretiennent avec eux une communication au-delà des mots, comme si les hommes et les félins se comprenaient, s’accordaient sur un même mode de pensée tout à fait hors normes.

Kedi, des chats et des hommes

Le film de la jeune réalisatrice turque Ceyda Torun est une véritable enquête au cœur de la communauté animale où elle a planté sa caméra. Empruntant la forme du documentaire, l’œuvre est aussi l’histoire de plusieurs personnages clé dans la vie des chats Stambouliotes. On y apprend notamment qu’ils peuvent être doués de pouvoirs de guérison et qu’ils apaisent les humains des vicissitudes du monde. C’est comme si l’homme renaissait en lui-même au contact de l’animal. La balade est insolite, peuplée d’émotions inattendues et l’on est littéralement fasciné et absorbé au cours de la projection qui est un véritable enchantement. Un film qui élève l'âme en prenant une dimension spirituelle, au-delà des mots, et où musique et images contribuent à l'éblouissement.

Le talent de la réalisatrice est d’avoir su rendre universel un propos et une approche de l’animal qui dépasse le cadre du simple documentaire. Par ces temps de division où les êtres en quête d’eux-mêmes et de leurs identités se déchirent de part et d'autre, le film est une ode à la réconciliation. Remarqué dans de nombreux festivals à travers le monde, le film est déjà un grand succès au Canada et aux Etats-Unis. Souhaitons vivement que sa sortie en France le 27 décembre dans toute la France, grâce à l’engouement de l’équipe de distribution d’Epicentre Films, lui fasse un connaître chez nous un succès largement mérité. Un mot pour conclure « allez le voir », vous ne serez pas déçu du voyage. Sans oublier une mention particulière pour la superbe et envoûtante bande originale de la compositrice de musique de film Kira Fontana.

samedi 9 décembre 2017

Johnny Hallyday (1943-2017) : voyage au pays des vivants

Je ne me souviens plus exactement quand j’ai entendu pour la première fois parler de Johnny. Peut-être était-ce à la radio que l’on écoutait le soir chez nous quand j’étais gamin ou bien à l’école lorsque des disques circulaient dans la classe. Il devait sûrement y en avoir un de l’artiste. Mais je crois que la première fois c’était chez Maïré, une copine tahitienne qui en était dingue. Elle habitait dans le même quartier que moi à Bordeaux, c’est chez elle que j’ai découvert la musique rock. On devait avoir 13 ans et elle avait tous les disques de Led Zeppelin, de Tina Turner, de Deep Purple, d’Elvis Presley et de Johnny. Je me souviens du 45 tours de Ma jolie Sarah (j’adorais l’intro batterie-guitare électrique) et du 33 tours du Palais des Sports 69 qui rivalisait sans problème avec les albums live des groupes internationaux. L’album, d'une énergie incroyable, sentait la sueur, la défonce, le rock dur et la guitare Fender Stratocaster. Il nous consumait littéralement.
On dit que Johnny a accompagné nos vies. C’est aussi vrai que les films de Woody Allen et de Clint Eastwood. Ça fait cinquante ans et plus que ces gens ont commencé et même si on les a pris en cours de route certains sont toujours là. 


Au lycée, lors de la sortie du film American Graffiti, une nouvelle génération redécouvrait le rock des années 60 : Buddy Holly, les Beach Boys, les Platters, Fats Domino, Booker T & The MG’s. Comme toujours on aime bien revenir quinze ou vingt ans en arrière, de même qu’aujourd’hui la mode en est aux standards des années 90. En ce qui concerne Johnny, des copains avaient acheté un Best Of comprenant tous ses premiers morceaux : Souvenirs, Souvenirs, Carole, Da dou ron ron. On les écoutait dans les voitures et ce parfum d’avant faisait rêver, étant dans une époque moderne que nous n’aimions déjà pas. Une époque sinistre et décadente où les ombres de Taxi driver annonçaient des heures sombres, le mouvement punk et l’héroïne qui coulait à flots dans les bas quartiers. Les sixties c’était bien plus beau. J’aimais les robes des filles, les voitures, les couleurs et les chansons d’Eddy ou de Johnny. 
Le seul disque de lui que j’ai jamais acheté c’était Insolitudes. J’adorais la pochette, le titre et les morceaux La musique que j’aime, Moraya et Le droit de vivre.

Il n'y a plus de peuple banni
Il n'y a pas de pays maudit
Tous les dieux sont faits du même bois,
Une étoile vaut bien une croix 



Ensuite j’ai perdu un peu de vue l’idole des jeunes. On aimait bien s’en moquer, lui préférant Yes, Police et Téléphone. Mais Johnny résistait. Déjà noyé dans le cinéma je voyais Conseil de famille de Costa Gavras et Détective de Godard. Le rocker devenait acteur pour de bon après une filmographie ressemblant jusque là à celle d’Elvis Presley avec ses films chantants et ses westerns de série B. J’écoutais encore les chansons de Johnny à la radio ou lorsqu’une fille m’offrait Elle m’oublie ou J’ai oublié de vivre, titres finalement plus mélancoliques que rock n’roll. J’étais parti dans le délire des années 80 avec The Smiths, Killing Joke et Johnny c’était déjà du passé. Je savais pourtant l’énorme impact qu’il suscitait toujours chez les gens, électrisant les foules lors de ses concerts dont j’avais les échos au détour de mes périples Paris-Province. Pourtant désormais il me semblait que c’était nos parents qui l’écoutaient, nostalgiques du Twist, avec leurs allures de vieux rockers en blouson noir bousculant un flipper. C’était un peu comme La dernière séance à la télé avec Gary Cooper et ce bon vieux Eddy. 



Puis les années 90 se sont déroulées sous le signe de la house music, de l’électro et du rap. Pas trop de place pour le rockabilly. Pourtant Johnny était passé entre temps dans les mains de Michel Berger, Jean-Jacques Goldman, Mathieu Chedid et Miossec comme s’il forçait les barrages du destin, voulant rester vivant à tout prix.
Et puis un soir à la télé en vacances chez ma mère, on approchait de l’apocalypse du World Trade Center, j’assistais à un concert de Johnny. Comment ne pas se rendre compte de la bête de scène qu’il était et du gigantisme du spectacle faisant de lui assurément la star n°1 de notre beau pays de France.
  
On éprouve quelque chose à la disparition de Johnny parce que nous sommes nés pour certains avec lui et qu’il a peuplé nos souvenirs. Ne doutons pas qu’il y a aura un grand vide après lui et ce n’est qu’un début. On en parlera encore dans cent ans. Comment ceux qui aiment la musique et qui ont loué les plus grands artistes internationaux ne peuvent reconnaître l’immense impact populaire et musical que le bonhomme a laissé derrière lui.
Je découvre tous les jours à travers des documentaires un personnage fascinant, hors normes, au-delà du chanteur, du simple artiste. Un roi de la remise en question, du rebondissement, qui a eu mille vies et a su ressentir le battement d’un peuple et l’air du temps. Quoi de plus talentueux pour un artiste. Un artiste énorme (qui peut ou a pu réunir 10 millions de spectateurs en un seul soir...), le cas est unique et il n’y en aura probablement pas de si tôt. Non seulement la plupart des Français aimaient Johnny mais aussi les artistes, pour preuve l’émotion que sa disparition a suscité chez eux. Et comment ne pas aimer un homme qui a tant brûlé, qui a consacré sa vie à son œuvre, qui a tout donné à son public. 



Dans sa tournée Rester Vivant le 26 mars 2016 à Bruxelles, Johnny descend dans la foule en chantant Quelque chose de Tennessee. Toutes les mains se tendent sur son passage, il les serre et les visages remplis d’émotion parlent d’eux-mêmes. La cohésion avec le public est totale.

La plus belle chose que Johnny ait faite c’est d’avoir rassemblé autant de personnes, toutes couleurs, confessions et classes sociales confondues dans une sorte de miracle. Il est parti comme il est venu, telle une étoile filante et je crois qu’on ne se rend pas bien compte encore de l’énorme héritage qu’il a laissé.